Chaque photo raconte une histoire

Un nuage de gaz se formant à l’extérieur de l’atmosphère après la désintégration (Crédits : ESA/NASA)

Certains se rappellent peut-être d’une célèbre chanson d’il y a quelques années dans laquelle le chanteur martèle à la fin que chaque photo raconte une histoire*. Je suis toujours enthousiasmé et ému en regardant des photos étonnantes sur des revues de nature, science, aéronautique et l’histoire que chaque photo me raconte est déjà présente dans l’image même, claire et évidente. Mais j’ai réalisé récemment que je me trompais, mon cerveau interprétant maladroitement ce que voyaient mes yeux.

Je n’ai jamais été un bon photographe : je n’ai pas le regard artistique de Karen, qui capture les détails d’une extraordinaire beauté avec la même confiance tranquille avec laquelle elle créée de beaux dessins en cousant des courtepointes à l’aide de matériaux improvisés, ni les connaissances techniques de Fyodor, dont les doigts, qui en sont à leur quatrième vol spatial, gèrent les appareils photos professionnels complexes de la Station Spatiale en changeant les paramètres sans que les yeux aient besoin de fournir des indications. Et j’ai toujours préféré créer des souvenirs – liés à l’émotion de « voir » quelque chose – plutôt que de tenter de fixer l’image et l’observer à travers une lentille. Pour cette raison, jusqu’à présent, je n’avais pas réalisé que l’histoire la plus intéressante est derrière l’appareil photo : l’histoire la plus intéressante est celle qui est la moins connue, celle du photographe. Je veux vous raconter l’histoire qui est derrière deux des mes photos récentes : celle de l’Aurore Boréale avec les villes importantes et celle de la trace d’un missile lancé quelques minutes avant pour un vol suborbital.

Lumières de villes et aurores boréales

Lumières des villes et aurores boréales (Crédits : ESA/NASA)

Mike est arrivé dans la Station seulement quatre jours auparavant , et il a déjà une routine personnelle qui lui crée un sentiment de confort, elle lui permet de contrer le stress d’une vie à bord qui est complètement différente de toute expérience qu’il a déjà vécu jusqu’à présent, malgré sa longue carrière dans l’Armée de l’Air. C’est samedi, il est encore tôt, mais Mike est déjà debout depuis quelques heures et il a presque terminé ses exercices physiques quotidiens. Lorsque je rentre dans le Node 3, je le vois souriant, et je lui réponds de la même façon : nous sommes en orbite, et chaque jour et le meilleur jours que l’on puisse imaginer !

Je réalise que le module est plutôt sombre et je profite de la pause de Mike dans ses exercices pour voler vers la Cupola. Les fenêtres sont fermées mais il fait noir dehors et ça ne ferait pas de différence si elles étaient ouvertes. Je vois sur l’écran d’un ordinateur que nous allons croiser la côte nord américaine et que notre route suit la frontière entre les Etats-Unis et le Canada. Le terminateur (la séparation entre le jour et la nuit, NdlT) est proche est je décide d’ouvrir les fenêtres manuellement : tout comme Pavel, je ne me lasserai jamais de la beauté indescriptible d’un lever de soleil orbital, et même si j’en ai déjà vu des centaines, je décide de rester dans la Cupola, observant la constellation des lumières humaines dans le noir qui me rappellent la présence des hommes sur la planète en dessous de moi.

Tournant mon corps vers le nord, la lueur bleu-vert pâle de l’aurore boréale m’arrête littéralement dans mon élan et je décide que ça vaut la peine de partager ce spectacle avec un ami. J’appelle Mike, qui a terminé son entraînement sur l’ARED et se prépare pour une séance sur notre tapis roulant, le T2. Je lui demande de venir dans la Cupola et j’éteins derrière lui les lumières dans le Node 3. J’allume une lampe de poche modifiée avec une lentille rouge pour ne pas perturber notre vision nocturne et je guide Mike vers la fenêtre qui pointe vers le nord. Ses yeux prennent un moment à s’accoutumer à l’obscurité soudaine. Puis j’aperçois son visage souriant comme il salue cette vue fantastique, un sentiment d’étonnement que je peux très bien identifier puisque je n’en serai jamais immunisé.

Il y a toujours des appareils photos dans la Cupola et j’en prends un avec un objectif de 50mm avec lequel j’ai toujours eu le plus de succès pour prendre des photos de nuit. Dans la semi-obscurité, aidé seulement par la faible lumière venant des sept fenêtres, j’essaie maladroitement de programmer l’appareil photo pour capturer au moins un petit bout du spectacle éthéré. Une photo suffit. Le reste du spectacle restera dans ma mémoire aussi longtemps que j’en aurai une.

Une surprise inattendue

Le lancement d’un missile vu de l’espace (Crédits : ESA/NASA)

L’une des nombreuses tâches d’un astronaute à bord de la Station Spatiale Internationale est connu par son acronyme CEO ou Crew Earth Observation (Observation de la Terre par l’Équipage). Une équipe de chercheurs au sol étudie les orbites de la Station Spatiale et sélectionne des cibles à photographier, indiquant l’heure du passage, les coordonnées, le type de photos que vous devez fournir et autant d’information que possible pour trouver les cibles. Celles-ci vont de villes facilement identifiables à des cratères d’impact qui sont absolument impossibles à distinguer de l’arrière plan à 400km de distance. Cette activité est sur la base du volontariat, mais dans un certain sens, le défi est également un plaisir et trouver une cible particulièrement difficile me procure, d’après moi, toute la satisfaction que doit éprouver un collectionneur passionné qui acquiert la pièce qui manque à sa collection. Mon équipage fait une rotation journalière et l’Expédition 36 a largement dépassé toutes les précédentes pour le nombre de photos et les objectifs acquis et envoyés à terre.

Je suis de nouveau dans la Cupola et je mets en place un appareil photo sur une fenêtre donnant vers le nord. La Station fonctionne pendant les heures de travail donc toutes les lumières sont allumées. Ma prochaine cible CEO est une aurore boréale. Pour éviter le reflet des lumières de la Station je construis une tente pour obscurcir la zone autour de l’appareil. J’ai déjà entré tous les paramètres requis dans l’appareil photo, incluant l’heure estimée de l’aurore. Avec un petit peu de chance je réussirai à photographier la séquence sans être physiquement présent derrière l’appareil : à ce moment-là je serai engagé dans une autre activité.

Le coucher de soleil approche à grand pas. La lumière orange et dorée qui se reflète sur les panneaux solaires attirent irrésistiblement mon regard mais mes yeux se fixent sur une image qui est étrangère à la nature : de la fumée émerge droite et nette à l’horizon, soulignée par les derniers rayons du soleil. La nature n’aime pas les lignes droites, et c’est ce caractère artificiel qui a attiré mon attention. Je suis en train de regarder le lancement de quelque chose. Je ne sais pas quoi et je ne sais pas où mais c’est certainement un lancement. Je ne sais pas quelles sont mes chances de voir le lancement d’un objet suborbital lorsque je ne connais pas les détails du lancement à l’avance mais instinctivement je dirais qu’elles sont très minces : un hasard extraordinaire d’être au bon endroit au bon moment !

Karen et Mike sont au-dessus de moi dans le Node 3, et j’ose regarder ailleurs pendant un instant pour les appeler. Ils entrent tous les deux en flottant dans la Cupola et nous partageons le petit espace pour observer l’objet pendant qu’il suit son chemin à travers les couches supérieures de l’atmosphère. Son sillage est resté à la merci des vents stratosphériques qui en changent la forme, le transformant en une série de segments qui serpentent depuis le sol jusqu’au noir du vide sidéral. Je prends l’un des appareils photos et j’espère que les paramètres automatiques seront suffisants pour prendre de bonnes photos malgré la lumière du soleil qui commence à décroître. Je m’arrête de photographier seulement lorsque le soleil est complètement parti, mais je ne m’arrête pas de regarder. L’objet se désintègre sous nos yeux, et à des centaines, probablement des milliers de kilomètres de là, nous voyons un nuage de gaz s’élargir à vue d’oeil, un fantôme d’une blancheur transparente, qui grandit dans toutes les directions et qui s’applatit lorsqu’il rencontre l’atmosphère. Avec Mike et Karen nous nous demandons ce que nous venons de voir, mais même Houston ne parvient pas à nous l’expliquer.

Le soir, nous découvrons que c’était le test d’un missile intercontinental russe lancé du Kazakhstan. Nous sommes tous les trois surpris par l’incroyable coïncidence qui nous a permis d’observer un évènement aussi rare. Nous ne savons pas quoi penser. De mon coté, je suis content d’ajouter une autre pièce de valeur à la seule vraie collection que j’ai, la seule qui ait de la valeur : mes souvenirs.

*(Every Picture Tells A Story par Rod Stewart, NdlT)

 

Cet article a été écrit initialement par Luca Parmitano, le premier astronaute de la promotion 2009 de l’ESA à monter à bord de la Station Spatiale Internationale. Il orbite au dessus de notre tête depuis le 29 Mai 2013. Article en anglais posté le jeudi 17 octobre sur le blog de sa mission Volare : Every picture tells a story

 

 

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