Lettre à mes filles

Par Luca Parmitano

Luca Parmitano - Portrait de famille à Moscou

Portrait de famille à Moscou (Crédits : NASA)


Quand un magazine italien prestigieux m’a demandé d’écrire une lettre à mes filles, qui serait publiée dans le premier numéro de l’année, et de leur parler de l’avenir, je n’étais pas sûr de ce que serait le contenu. Toutefois, sans trop m’inquiéter, j’ai accepté, considérant cela comme un privilège le fait qu’ils me l’aient demandé – un astronaute n’est pas un auteur, mais c’est important de sortir de notre zone de confort pour affronter la réalité que nous ne connaissons pas.

Session d'entraînement post-vol (Crédits : ESA/NASA)

Session d’entraînement post-vol (Crédits : ESA/NASA)


Ainsi, entre une expérience (pour laquelle j’étais le cobaye) et une séance d’entraînement, pendant que je courais, nageais et serrais les dents pour une épreuve de force, j’ai pensé à mes filles : comment exprimer quelque chose de pas simple mais qui soit en même temps compréhensible maintenant et aussi dans dix ou quinze ans et que ça ne perde pas son sens, mais plutôt s’intensifie avec l’expérience ?

Après deux semaines, au cours desquelles j’ai souvent été contacté pour voir si j’étais toujours prêt à collaborer, j’ai réalisé que je voulais utiliser trop de cerveau, et puis je cherchais, comme cela arrive souvent, au mauvais endroit. Deux jours avant la date limite je me suis assis au bureau de ma chambre d’hôtel, dans une nuit d’automne froide mais limpide, j’ai arrêté de penser et j’ai commencé à écrire.

A Sara et Maia

Le monde est beau (Crédits : ESA/NASA)

Le monde est beau (Crédits : ESA/NASA)

Le monde est incroyablement beau. Je l’avais peut-être oublié, mais je l’ai vu de loin, et maintenant j’en ai la preuve. Mais même de près il peut être merveilleux, s’il est regardé avec des yeux justes : des yeux comme les vôtres, qui observent avec curiosité, illuminés par la lumière de l’émerveillement. Des yeux qui croient encore à l’enchantement, sans honte, qui comprennent sans besoin d’explications.

C’est le seul monde que nous ayons, et il contient quelque chose d’extrêmement précieux : le futur. Chaque futur est grand comme le monde entier. Le futur, tout comme le monde, ne vous appartient pas, mais il est dans vos mains. Il est unique, mais ce n’est jamais le même. Il peut sembler infini, mais il est seulement infiniment fragile.

Comme un arbre de vie, le Burkina Faso (Crédits : ESA/NASA)

Comme un arbre de vie, le Burkina Faso (Crédits : ESA/NASA)

Je voudrais pouvoir vous indiquer la route qui mène à votre futur, mais ce n’est pas la tâche d’un père. Au lieu de cela, ce que je voudrais absolument vous donner, c’est la carte qui contient toutes les routes, pour que vous puissiez choisir le chemin.

Vous êtes encore petites pour comprendre, mais vous, les enfants, vous êtes tellement plus riches que nous les adultes. Vous disposez d’un capital que même le plus riche des hommes vous envie : le temps. Vous avez depuis peu commencé à aller à l’école et sans le savoir ce que vous avez commencé à investir c’est votre trésor, pour le faire grandir, le transformant en connaissances, en expériences, en souvenirs. C’est le seul bagage que vous pourrez prendre avec vous pendant que vous voyagerez en suivant la carte que je voudrais pouvoir vous donner.

Embouchures d'une rivière de Georgie (Crédits : ESA/NASA)

Embouchures d’une rivière de Georgie (Crédits : ESA/NASA)

Bientôt vous allez rencontrer les premiers problèmes, les premiers défis : à chaque bifurcation de la carte, vous devrez compter sur ce que vous avez apporté avec vous pour choisir un chemin. Au début, il n’y aura pas de différences : de nombreux chemins mènent à la même destination et les seules choses qui changeront seront le paysage ou peut-être la distance.

Mais, tôt ou tard, le chemin que vous choisirez s’écartera du chemin précédent de manière irréversible, et il n’y aura pas beaucoup d’occasions pour revenir en arrière. J’ai appris ceci : vous aurez suffisamment de temps pour choisir votre chemin. Parfois, vous découvrirez qu’il n’existait pas jusqu’à ce que vous fassiez le premier pas. Cela n’a pas d’importance. La seule chose qui compte c’est aimer marcher. Choisissez ce que vous aimez, aimez ce que vous aurez choisi !

Et si le changement de route est difficile – lorsque les obstacles sembleront insurmontables, quand la lumière n’arrivera pas à éclairer vos pas – sachez que parfois il est nécessaire de se perdre dans l’obscurité pour pouvoir se trouver.

Avec les amis dans la Station Spatiale (Crédits : NASA)

Avec les amis dans la Station Spatiale (Crédits : NASA)

Embrassez les difficultés : elles enrichiront votre route. Cherchez les défis : ils rendront le pas plus sûr.

Enfin : vous aurez des compagnons de voyage, qui parfois suivront le même chemin, d’autres fois s’en éloigneront, pour pouvoir revenir ou pour disparaître à tout jamais. Vous aimerez leur compagnie, et vous en sentirez le manque quand ils s’en iront. Et s’ils emportent avec eux une partie de votre bagage, contrôlez bien : vous vous apercevrez que non seulement rien ne vous manquera, mais qu’en plus vous vous serez enrichies.

 

Cet article a été écrit initialement par Luca Parmitano, le premier astronaute de la promotion 2009 de l’ESA à monter à bord de la Station Spatiale Internationale. Il a orbité au dessus de notre tête du 29 mai au 11 novembre 2013. Article en anglais posté le jeudi 23 janvier 2014 sur le blog de sa mission Volare : Letter to my daughters
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