Mes impressions sur Star City, Partie 3 – Entraînement aux sorties spatiales

Article par Samantha Cristoforetti

Comme je suis de retour à Star City pour quelques entraînements Orlan dans l’Hydrolab, j’ai pensé que c’était le moment de partager la partie 3 de mes « Impressions sur Star City ». Voyez ici pour la partie 1. Et ici pour la partie 2. La partie 3 concerne une journée dans l’Hydrolab au printemps dernier avec mon collègue Shenanigan Alex.

Les répliques des modules russes de l'ISS sont immergées dans l'Hydrolab (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Les répliques des modules russes de l’ISS sont immergées dans l’Hydrolab (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

La piscine de Star City est appelée Hydrolab (Гидролаб). Tout comme le géant Laboratoire de Flottabilité Neutre (Neutral Buoyancy Laboratory, NBL) à Houston ou la plus petite Installation de Flottabilité Neutre (Neutral Buoyancy Facility, NBF) à Cologne, l’Hydrolab a un objectif : évoquer l’apesanteur pour entraîner les astronautes pour les activités extra-véhiculaires (EVAs). Le bassin circulaire héberge des répliques à taille réelle des modules russes de l’ISS, avec une caractéristique ingénieuse unique : les modèles ne sont pas posés sur le sol du bassin, mais plutôt sur une plateforme mobile qui peut être levée au dessus de la surface de l’eau en quelques minutes. Lors de mes entraînements aux sorties spatiales à Houston, j’ai l’habitude d’explorer la Station en tenue de plongée avant une séance d’entraînement en combinaison d’EVA, mais pouvoir marcher sur la plateforme et juste se promener autour des modules, même grimper à l’intérieur du sas de sortie, est une expérience différente et agréable. En fait, c’est presque surréel : pendant mon entraînement à Houston j’ai appris à me percevoir comme étant dans l’espace lorsque je me déplace autour de la réplique de l’ISS. Ici dans l’Hydrolab, les repères visuels sont très similaires : les modules cylindriques, les mains courantes, les antennes, les câbles… tout contribue à accroître ce sentiment d’être à l’extérieur de la Station. Et pourtant, je me tiens debout sur mes pieds.

Avec Alex avant notre séance d'entraînement (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Avec Alex avant notre séance d’entraînement (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Alex et moi jetons un œil rapide au parcours d’aujourd’hui avec notre instructeur Valery, puis nous partons vers la salle de l’équipage pour nous préparer pour la séance, pendant que l’équipe Hydrolab commence à abaisser la plateforme dans l’eau. Le vestiaire de l’équipage est meublé dans ce style si particulier à Star City, si différent du caractère plus froid, plus orienté travail des installations européennes ou américaines : le long du mur, un large canapé moelleux avec un motif sombre et feuillu, au centre, une longue table en bois et sur le sol de petites zones de change, délimitées par deux rideaux de toile chancelants, se trouvent des tapis fleuris.

Trois infirmières en blouses blanches sont en charge des opérations dans la pièce. D’abord elles nous aident à mettre la ceinture médicale avec le rythme cardiaque et les capteurs de fréquence respiratoire. Puis elles nous ordonnent d’enfiler le sous-vêtement de refroidissement à eau, une combinaison de mailles bleu claire, moulante avec des petits tubes tissés dans le tissu : pour extraire la chaleur du corps générée par l’effort physique, l’eau réfrigérée circule dans les tubes. Dans l’espace, l’eau est réfrigérée via un appareil de sublimation. Dans le bassin, nous recevons simplement de l’eau réfrigérée en continu, provenant de la surface, via le cordon ombilical.

Je me prépare à me glisser à l'intérieur de la combinaison Orlan (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Je me prépare à me glisser à l’intérieur de la combinaison Orlan (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Après avoir vu le médecin, avoir marché sur une échelle et être restés immobiles pendant quelques minutes pour enregistrer les mesures au repos de notre ceinture médicale, Alex et moi-même retournons au bord du bassin, où nos combinaisons Orlan sont prêtes à être enfilées. Contrairement à l’EMU, la combinaison de la NASA, dont l’assemblage final se produit pendant le processus d’habillage lui-même, l’Orlan est déjà en une seule pièce, avec un accès fourni par l’ensemble de la partie arrière du torse rigide, s’ouvrant en pivotant comme une porte. Dans la version spatiale de la combinaison, la porte arrière contient plus d’éléments du système de support de vie, allant des bouteilles à oxygènes aux cartouches d’épuration du CO2. Dans la combinaison de l’hydrolab, d’un autre coté, la porte arrière héberge l’alimentation en air de secours. Si jamais l’air arrivant de la surface par le cordon ombilical était interrompu, les cosmonautes eux-mêmes peuvent passer aux bouteilles d’air de secours en actionnant un levier à l’avant de la combinaison.

Nous asseyant brièvement sur le cadre de la porte arrière, Alex et moi enfilons nos bonnets de communication, qui inclus un micro et des écouteurs, connectons les lignes d’eau et le câble de la ceinture médicale et glissons dans nos combinaisons respectives. La porte arrière est fermée derrière nous. L’Orlan est de taille unique et je suis à peu près à l’extrémité inférieure des dimensions anthropométriques qui peuvent être ajustées en repliant les bras et les jambes. Pourtant, lorsque je rentre dans le costume non pressurisé je ne peux pas m’étirer de toute ma longueur. Ceci est volontaire : lorsque je tourne lentement le régulateur, la surpression à l’intérieur de la combinaison augmente et je sens la combinaison s’étirer, les membranes molles autour de mes bras et de mes jambes devenant des parois rigides.

Translation le long du module de service (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Translation le long du module de service (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

La version Hydrolab de l’Orlan n’a pas d’unité informatique, mais je peux contrôler la pression sur le manomètre analogique : la surpression nominale est d’environ 0.4 atmosphères, plutôt plus élevé que ce dont j’ai l’habitude avec la combinaison EMU de la NASA. En partie causée par la construction différente et en partie causée par la très haute pression, travailler dans l’Orlan promet d’être un défi plutôt physique.

Une fois dans l’eau, les plongeurs de sécurité nous prennent en charge et nous amènent au fond du bassin pour travailler sur notre poids : en ajoutant ou retirant des poids situés à divers endroits de la combinaison, ils rendent notre flottaison aussi neutre que possible. Puis on nous emmène au sas de sortie, où nous installons notre configuration initiale d’ancrages pour l’ouverture du sas. A partir de ce moment nous sommes dans « l’espace », seulement dépendants de nos mains pour nous déplacer le long de la structure.

Travaille sur la grue Strela (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Travaille sur la grue Strela (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Selon le plan établi, Alex et moi effectuons les opérations courantes et d’urgences concernant la trappe, nous nous déplaçons à travers le module de service en transportant un sac, nous travaillons avec des petits outils et des connecteurs électriques, nous opérons la grue Strela et nous effectuons la simulation d’un sauvetage de l’un envers l’autre. Sous l’œil attentif de notre instructeur, qui nous observe à travers la fenêtre de la paroi du bassin et via les caméras flottantes, nous devenons familier avec le protocole d’ancrage russe : pas de liens de sécurité qui s’enroulent, tels que ceux utilisés dans les sorties spatiales américaines, mais deux liens attachés en permanence à la combinaison et utilisés selon le style « via ferrata » tout au long de la séance, avec l’incontestable exigence de toujours les avoir attaché à des mains courantes différentes ou se tenir d’une main lorsqu’on déplace un lien d’une main courante à la suivante.

Par la suite, un thé de célébration avec Alex (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Par la suite, un thé de célébration avec Alex (Crédits : ESA/S.Cristoforetti)

Après quatre heures de travail intense, mes mains sont épuisées par les centaines de manœuvres d’accrochage dans des gants rigides et quelque peu surdimensionnés. Pourtant, comme toujours, les plus grands défis offrent les plus grandes gratifications. Alex et moi avons commencé à apprendre comment opérer dans la combinaison Orlan et avons acquis une certaine appréciation initiale des particularités et des difficultés de réaliser des sorties spatiales sur le segment russe de la Station. Je pourrais, ou ne pourrais pas, avoir la chance de porter une combinaison Orlan en espace ouvert – et j’aurai besoin de plus d’entraînement pour être prête. Mais pour le moment je profite de ce grand plaisir d’avoir appris quelque chose de nouveau, pendant que je sirote la tasse de thé soigneusement préparé par les infirmières, assise sur ce grand canapé moelleux au motif feuillu démodé, toujours dans mon sous-vêtement de refroidissement.

Plus de photos sur Flickr dans l’album Orlan et l’album Hydrolab

 

Cet article a été écrit initialement par Samantha Cristoforetti, l’un des six astronautes recrutés par l’Agence Spatiale Européenne en 2009. Leur groupe a été baptisé les Shenanigans. Vous pourrez lire la version originale de cet article en anglais sur le site de l’ESA ici : Star City impressions, Part 3 - Spacewalking training

 

 

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