L+131/132 : Des plantes dans l’espace

L+131, L+132: Vendredi 3, Samedi 4 Avril 2015

Hier c’était une journée relativement facile, ce qui est toujours assez sympa à la fin de la semaine. Ce n’est pas que je n’avais pas un emploi du temps plein – nous avons toujours des activités, de notre Conférence de Planification Quotidienne du matin, ou DPC (aux environs de 7h30) à notre DPC du soir (aux environs de 19h30). Cependant, les tâches peuvent être plus ou moins complexes et plus ou moins « routinières ».

Effectuer une nouvelle expérience qui n’a pas été réalisée avant, qui demande une installation compliquée, beaucoup de coordination avec le sol ou des opérations délicates est bien sûr beaucoup plus difficile que réaliser des tâches que j’ai déjà faites avant et que je peux faire de façon autonome – par exemple l’échantillonnage de l’eau ou le retrait/installation de casiers dans nos racks Express (des racks modulaires qui peuvent supporter un grand nombre d’opérations scientifiques et sont constamment reconfigurés en fonction des opérations en cours ou à venir).

Des tâches simples ou de routine qui ne nécessitent pas d’aide des Centres de Contrôle sont habituellement insérées dans notre emploi du temps en tant qu’activités « roses » – l’écriture est en rose dans notre vue du planning, indiquant qu’elles peuvent être faites n’importe quand du moment qu’elles soient faites avant la fin de la journée.

Pour les activités non-roses, au contraire, on nous demande qu’elles soient réalisées plus ou moins à l’heure. Certaines tâches sont même dans des boîtes bleues – une ligne épaisse autour de l’activité sur la vue indique que l’heure doit être strictement respectée. Des activités boites-bleues ce sont par exemple des interviews en direct avec les médias ou des appels publiques avec des VIP, qui demandent une installation complexe au sol pour fournir à l’heure convenue les connexions audio et vidéo avec les parties de l’autre côté.

La plupart des expériences ne sont pas boites-bleues, mais elles ne sont pas non plus roses. C’est parce que très souvent les spécialistes très familiers avec les opérations de l’expérience, et parfois le chercheur principal lui-même, sont disponibles sur le canal espace-sol pour toute assistance, ou pour un dépannage en temps réel qui pourrait être nécessaire. Dans de nombreux cas, vous n’avez pas de seconde chance de faire correctement l’expérience (du moins pas jusqu’à ce que de nouveaux échantillons ou équipements ne soient renvoyés à bord), c’est donc important d’avoir un maximum d’aide disponible au cas où des problèmes sont rencontrés.

En parlant de science, aujourd’hui j’ai un peu travaillé avec l’expérience de la JAXA ANISO tubule. J’ai fait plusieurs sessions de cette expérience, chacune consistant (de mon côté) en une suite d’activités repartie sur plusieurs jours.

Disons qu’aujourd’hui c’est le Jour 1 : vous récupérez une nouvelle chambre d’échantillon, comme celle sur les photos, et avec une seringue vous injectez lentement 1,5ml d’eau. Puis vous mettez la chambre dans le MELFI pendant 96 heures à +2°C ! Cela simule l’hiver et favorise une bonne germination des graines d’Arabidopsis. Puis la chambre est placée à température ambiante pendant environ 4 jours de plus (le printemps est arrivé !) et finalement, après l’ajout de plus d’eau, commencent deux jours d’observation dans le microscope à fluorescence, avec les scientifiques au sol qui étudient les images transmises en direct de l’ISS.

Nous savons depuis longtemps que les plantes croissent différemment en apesanteur. Comme elles ne « sentent » pas la gravité là-haut, leurs tiges ont tendance à être plus longues et plus fines. En fait, les scientifiques ANISO ont même fait l’opposé au sol en mettant les graines dans une centrifugeuse et en montrant qu’en « hypergravité » les tiges grandissent plus courtes et plus épaisses. La différence est sans doutes due à des orientations différentes des microtubules dans les cellules individuelles qui change leur forme. Je trouve cela fascinant que quelque chose aussi petite qu’une cellule soit affectée par la gravité, mais ça l’est !

Un groupe particulier de protéines, appelées MAP, contrôle l’orientation des microtubules et donc la forme de la tige. Maintenant, vous ne pouvez pas vraiment voir les microtubules et les MAP directement dans le microscope à fluorescence, mais ces plantes Arabidopsis ont été conçues de telle manière qu’elles produisent également une protéine fluorescente qui imite avec précision les MAP : et c’est là l’astuce ! Maintenant vous pouvez utiliser le microscope à fluorescence pour observer indirectement les protéines que vous ne verriez pas autrement. Fascinant n’est-ce pas ?

Cela sonne un peu paradoxal, mais la microgravité est vraiment un chouette endroit pour étudier la réaction des plantes à la gravité, ce qui en retour peut aider à optimiser les pratiques agricoles. Je n’ai pas de formation en sciences de la vie, donc c’est tout nouveau pour moi, mais j’espère que vous trouvez cela aussi curieux que moi !

 

 

Cette note est la suite d’une longue série de notes de Samantha Cristoforetti, astronaute italienne de l'ESA, qui a entrepris l’écriture d’un journal de bord quotidien relatant son entraînement pour sa mission spatiale à bord de l'ISS. Samantha s'est envolée de Baïkonour à bord d'une fusée Soyouz le 23 novembre 2014.
La version anglaise (originale) peut être consultée sur son compte Google+ et la traduction italienne sur le site AstronautiNEWS. 
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Toutes les photos postées proviennent de son journal de bord sur son compte Google+.

 

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