Au feu!

Article par Samantha Cristoforetti

Briefing donné par les instructeurs avant de démarrer les simulations d'urgence

Briefing donné par les instructeurs avant de démarrer les simulations d’urgence (Credit : Milo Sciaky)

 

La Station Spatiale Internationale est un environnement de travail très sûr, comme je l’ai expliqué ailleurs. Cependant, le fait d’être dans l’espace rend certaines situations critiques et potentiellement mortelles. Par conséquent les membres de l’équipage pratiquent largement les réponses appropriées à ces situations d’urgence. Voici l’histoire d’une simulation d’urgence : l’incendie à bord!

 

On m’a demandé de me placer dans Columbus, le laboratoire européen de l’ISS. Mes deux coéquipiers pour aujourd’hui, Nemo et Mark, ont été envoyés respectivement vers le laboratoire américain et vers le Module de Service. J’ajuste mon micro, ce qui permet aux instructeurs assis à l’extérieur d’entendre ce que je dis. C’est toujours un peu un moment bizarre : vous avez seulement besoin d’attendre que la sonnerie d’urgence se déclenche. Vous savez qu’elle va se déclencher et vous ne pouvez rien faire en attendant. Sauf… et bien, remarquer la fumée qui sort de l’arrière des panneaux de rack du Noeud2, le module voisin. C’est un scénario dans lequel les détecteurs de fumée ne déclenchent pas l’alarme mais dans lequel l’équipage remarque la fumée. Nemo la voit avant moi et il signale manuellement l’urgence incendie en appuyant sur le bouton incendie sur un panneau d’avertissement. Aussitôt fait, tous les haut-parleurs de la Station commencent immédiatement à transmettre la familière tonalité d’urgence intermittente.

C'est l'emplacement dans le Module de Service où l'opérateur du PC portable travaille. Dans le Module de Service nous avons une copie papier des livres de procédures d'urgence, les ordinateurs de commande, un panneau d'avertissements ainsi que de multiples terminaux audio. (Credit : Milo Sciaky)

C’est l’emplacement dans le Module de Service où l’opérateur du PC portable travaille. Dans le Module de Service nous avons une copie papier des livres de procédures d’urgence, les ordinateurs de commande, un panneau d’avertissements ainsi que de multiples terminaux audio. (Credit : Milo Sciaky)

Simultanément, l’auto-réponse incendie est lancée. Tous les ventilateurs intermodules sont éteints et les valves de la ventilation intermodule sont fermées, interrompant tous les transferts forcés de l’air entre les modules. Comme aucun détecteur de fumée n’a encore remarqué l’incendie, les ventilateurs de la cabine sont laissés en marche: de cette façon l’air à l’intérieur de chaque module continue à circuler et éventuellement la fumée atteindra un détecteur et le véhicule saura où se trouve l’incendie. A ce moment-là, les ventilateurs de la cabine seront éteints également. Privé d’oxygène frais, un incendie sera, on l’espère, bientôt éteint.

Mais nous ne pouvons pas seulement compter sur cela. Dès que l’urgence est annoncée, nous commençons tous à nous frayer un chemin vers le Module de Service, ou SM comme nous aimons l’appeler. Pour la plupart des situations, le SM est le refuge de choix. Il est localisé dans le segment russe, où sont amarrés les Soyuz, donc le plus susceptible de nous garantir un accès libre aux véhicules de secours. Les deux portables de contrôle russe et US sont toujours en service dans le SM et ses terminaux audio nous permettent de configurer les communications avec à la fois les centres de contrôle de mission de Houston et Moscou.

L'équipe d'intervention cherche la source de l'incendie en insérant la sonde de l'analyseur des produits de combustion dans les ports incendie des emplacements rack suspectés. Les masques à gaz incendie filtrent les produits de combustion toxiques.

L’équipe d’intervention cherche la source de l’incendie en insérant la sonde de l’analyseur des produits de combustion dans les ports incendie des emplacements rack suspectés. Les masques à gaz incendie filtrent les produits de combustion toxiques. (Crédit : Milo Sciaky)

Sur le trajet entre Columbus et le SM, je dois traverser la zone de fumée visible dans le Noeud 2. Comme vous ne pouvez jamais savoir comment les produits de combustion sont toxiques, je suis obligée de porter un masque à oxygène. J’en prends un dans Columbus: les bouteilles peuvent fournir de l’oxygène pendant environ 7 minutes. Je tourne également un bouton sélecteur dans la position urgence. Ceci permet de créer une pression d’oxygène positive à l’intérieur du masque, ainsi aucun air contaminé de la cabine ne peut y entrer. En situation réelle bien sûr. C’est juste une simulation d’entraînement et il n’y a aucun flux réel d’oxygène.

Nemo m’attend. Nous abaissons la trappe entre le Noeud 2 et le Lab et nous faisons route ensemble vers le SM, bref arrêt dans le Noeud 1 pour prendre deux analyseurs portables de produits de combustion. Nous retrouvons Mark dans le SM. Il a déjà fermé mais pas encore verrouillé les trappes des Soyouz – une mesure de précaution pour préserver l’air à l’intérieur des vaisseaux de secours. Il a également configuré les communications d’urgence, en reconfigurant les boucles de manière à ce que les canaux espace-sol US et Russe soient interconnectés. Enfin, il a déjà fait une analyse de l’atmosphère. L’air dans le SM n’est pas toxique à respirer. J’ôte mon masque à oxygène.

Nemo, qui est le commandant de l’ISS pour ce scénario, lance un appel au Contrôle de Mission pour faire un compte-rendu de notre état: nous sommes tous dans le SM, nous allons bien, l’air est bon à respirer, nous avons utilisé un masque à oxygène et nous travaillons sur la procédure concernant la fumée visible dans la cabine. Il n’y a pas de réponse aujourd’hui. Les instructeurs veulent nous mettre dans le pire des cas qui est de nous débrouiller par nous-même. Dans la réalité, je suppose que le Contrôle de Mission serait d’une plus grande aide.

Si les mises hors tension n'arrêtent pas l'incendie, nous devons vider un extincteur, ce qui signifie libérer une grande quantité de CO2 dans l'atmosphère. Pour cette raison nous échangeons les masques à gaz incendie par des masques à oxygène (Crédit : Milo Sciaky)

Si les mises hors tension n’arrêtent pas l’incendie, nous devons vider un extincteur, ce qui signifie libérer une grande quantité de CO2 dans l’atmosphère. Pour cette raison nous échangeons les masques à gaz incendie par des masques à oxygène (Crédit : Milo Sciaky)

Ce qui vient ensuite est essentiellement la chasse à l’incendie. Nemo et moi-même ne pouvons pas voir de source évidente de fumée dans la cabine du Noeud 2. Cela signifie que l’incendie est derrière un panneau de rack. Nous nous séparons en deux équipes. Nemo restera dans le Module de Service et sera l’opérateur du PC portable. Il cherchera des interrupteurs électriques qui se sont déclenchés et des équipements défaillants, tout bon indice nous indiquant où pourrait se trouver l’incendie, et nous transmettre l’information.

Mark et moi sommes l’équipe d’intervention et nous retournons vers le Noeud 2 emportant avec nous des masques à gaz incendie: nous les portons dans le Lab, avant d’entrer dans la zone de fumée visible. Bien sûr ce n’est pas de la vraie fumée et il n’y a pas de vrai feu. Pendant que Nemo nous transmet l’emplacement du rack suspect basé sur ses constatations sur l’ordinateur, nous mettons la sonde de notre analyseur dans les ports incendie correspondants pour prélever un échantillon derrière le panneau du rack et regardons les instructeurs de contrôle pour qu’ils nous disent ce que nous devrions lire. Finalement il nous indique du monoxyde de carbone qui est suffisamment élevé pour confirmer l’emplacement du feu. Nemo procède à l’arrêt de tous les équipements dans cette zone, et puisqu’on nous dit que les valeurs indiquent un feu en cours, il continue avec l’arrêt du module tout entier. Maintenant, parce que c’est vraiment une mauvaise journée, même cela ne fonctionne pas. Sans surprise, les instructeurs nous disent que le taux de monoxyde de carbone indiqué par notre analyseur est en train d’augmenter. Cela oblige Mark et moi-même à nous tourner vers l’arme ultime : l’extincteur. Pendant que nous sommes en train de vider complètement un extincteur dans le port incendie, la partie entière derrière le panneau est rempli de CO2, remplaçant complètement tout l’oxygène restant qui aurait pu continuer à alimenter le feu. Maintenant, cela devrait vraiment être la fin! Mark et moi fermons la trappe du Noeud 2 après avoir réuni certains équipements essentiels. Dans la réalité, le Contrôle de Mission aurait repris d’ici et serait venu avec un plan pour nettoyer le désordre. En attendant, puisque le quartier de l’équipage est dans le Noeud 2, nous aurions eu à nous passer de notre brosse à dents.

 

Cet article a été écrit par Samantha Cristoforetti, l’un des six astronautes recrutés par l’Agence Spatiale Européenne en 2009. Leur groupe a été baptisé les Shenanigans. Vous pourrez lire la version originale de cet article en anglais sur le site de l’ESA ici : Fire!

 

 

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