Mes impressions sur Star City

Article par Samantha Cristoforetti

Ceci est ma tentative pour vous donner un aperçu de la vie particulière à Star City. L’idée est venue de la demande d’amis du Karemaski Multi Art Lab à Arezzo, Italie. Ils ont parrainé un concours d’écrits de science fiction pour honorer le vol spatial de Valentina Tereshkova il y a 50 ans. Les meilleurs récits seront publiés dans un recueil qui inclura également une traduction en italien de ce texte. Voici la première de trois parties.

Panneau Star City

Panneau Star City (Credit : S. Cristoforetti)

Il y a quelque chose de magique à propos de Star City. Je me souviens avec excitation lorsque j’ai passé la barrière de l’entrée pour la première fois. J’étais une astronaute de l’ESA depuis un an à ce moment-là et tous ensemble avec mes cinq collègues de la promotion 2009 « Shenanigans » nous venions de vivre 12 mois d’un programme intense de formation de base. En vérité, c’étaient ces deux mois finaux d’entraînement à Star City que j’attendais avec le plus d’impatience. Star City – звездный городок. Un lieu mythique où l’Histoire de la cosmonautique russe s’est déroulée depuis l’époque des tous premiers pionniers du vol spatial humain.

Paresseusement nichée dans la foret de bouleaux à environ 25 km au nord de Moscou, Star City n’est plus une citadelle militaire insaisissable cachée dans un lieu tenu secret, mais plutôt l’un des principaux noeuds dans un réseau global de collaboration internationale dans l’espace. Cependant, si vous deviez prendre l’un des trains électriques performants de Moscou (электрички) jusqu’à l’arrêt Ziolkovskaya et parcourir à pied la courte distance jusqu’à l’entrée de la citadelle, vous rencontreriez les gardes qui vous demanderaient votre badge d’entrée. Même après la transition récente vers un statut civile, l’accès à Star City reste restreint.

Monument Youri Gagarine

Monument Youri Gagarine (Crédits : S. Cristoforetti)

Bien que les quelques milliers de résidents ne travaillent pas tous dans l’industrie spatiale aujourd’hui, le coeur battant de Star City reste le Centre d’Entraînement des Cosmonautes (Центр Подготовки Космонавтов). Fondé en 1960 dans le but de préparer un groupe sélectionné de jeunes pilotes militaires au programme Vostok, le centre a été dédié en 1968 à la mémoire de Youri Gagarine, qui a accompli le premier vol spatial habité de l’histoire le 12 Avril 1961.

La présence de Youri imprègne Star City jusqu’à ce jour. Qu’il s’agisse d’une statue agitant avec raideur la main dans une incarnation rigide de l’ère soviétique ou une photo sur un mur vous donnant l’un de ces sourires charmants mondialement connus, il est toujours là pour vous rappeler que vous vous tenez sur les épaules de géants. En dépit de sa mort tragique en 1968, Youri n’est jamais parti.

Valentina Tereshkova n’est jamais partie non plus, littéralement. La première femme cosmonaute de l’histoire a toujours sa maison ici. Chaika – son indicatif radio sur Vostok 6 – est à ce jour un personnage publique éminent, aujourd’hui membre de la Douma d’Etat russe. Elle est connue pour fréquenter occasionnellement les assez fréquentes cérémonies et célébrations de cosmonautes. Qui sait, peut-être que j’aurai la chance de lui dire bonjour un de ces jours.

Le электричка, argot pour Train Electrique

Le электричка, argot pour Train Electrique (Credit : S. Cristoforetti)

Des rencontres occasionnelles avec des personnes qui sont dans des livres d’Histoire que j’ai lus ne sont pas rares à Star City. Faites un arrêt au banya (NdlT : bains russes) du gymnase des cosmonautes après avoir travaillé et vous rencontrerez probablement un homme âgé ou deux qui ont volés dans les toutes premières stations spatiales Salyut. Beaucoup de cosmonautes âgés, en particulier les militaires, habitent toujours dans leur appartement de Star City. Il y a quelques semaines je suis tombée sur Vladimir Titov, qui est entre autre un vétéran de l’unique avortement à ce jour qui ait eu lieu sur le pas de tir : En 1983, une extraction brutale à 15G d’un incendie du pas de tir a sauvé sa vie, grâce au fonctionnement impeccable de la tour de sauvetage et de la réaction rapide des contrôleurs aériens.

Quelques jours après cette rencontre chanceuse, Yuri Petrovich, qui dirige le bureau de l’ESA à Star City et qui se rapproche le plus à mes yeux d’un ange gardien, m’a fait faire un tour des installations d’entraînement. En route il a arrêté sa voiture brièvement pour dire bonjour à un vieil ami qui faisait sa promenade matinale, qui s’est avéré être un ancien directeur de la division Entraînement, pendant un moment chargé de la formation du tout premier groupe de cosmonautes. Après avoir échangé quelques mots, nous avons continué notre route et avons croisé une vieille dame en route pour son travail. « L’une des cosmonautes de réserve de Tereshkova sur Vostok 6 » a commenté Youri Petrovich d’un ton désinvolte. Parfois cela donne l’impression que jamais personne ne quitte Star City.

Mon vélo de Star City, en position de stationnement à l'entrée du Profilactorium

Mon vélo de Star City, en position de stationnement à l’entrée du Profilactorium (Credits : S. Cristoforetti)

Les séjours d’entraînement en Russie ont un effet apaisant sur moi. La vie ici a une cadence inévitable qui reconstruit rapidement l’espace mental fragmenté, avec lequel j’arrive souvent, en un simple rythme structuré. Les cours et les sessions de simulateur démarrent à 9h et ils sont toujours planifiés en blocs de 2h ou leurs multiples, et ce jusqu’à 18h. La pause déjeuner est toujours de 13 à 14h. Il n’est pas nécessaire de conduire une voiture, et donc pas de possibilité de se heurter à la circulation. Pas de courses à faire, pas de rendez-vous chez le dentiste, pas de lieu où aller pour prendre un verre après le travail. Les bâtiments de formation sont à peine à 10 minutes à pied ou 3 minutes en vélo du Profilaktorium, le bâtiment dans lequel l’ESA loue un espace de bureaux et des logements. Comme variation mineure sur le chemin du retour de l’entraînement on peut envisager un détour rapide par le « Dixy » local, qui a ouvert il y a quelques années comme le premier petit supermarché « servez-vous-vous-même-dans-les-rayons ». Vraiment, un supermarché : les astronautes de l’ESA et de la NASA qui ont été formés ici dans les années 90 auraient eu le souffle coupé d’admiration devant un tel confort.

L'église de Star City

L’église de Star City (Credit : S. Cristoforetti)

Depuis ces premiers jours, où plusieurs astronautes américains ont volé à bord de MIR et que la navette spatiale s’est amarrée à plusieurs reprises à la Station Spatiale Russe, la présence de la NASA à Star City a laissé une empreinte architecturale bizarre. Niché entre notre maison du Profilaktorium, une église orthodoxe bleue lumineuse et un bâtiment d’appartements inachevé et terne, se trouvent trois cottages blancs de style américain servant de logements pour les astronautes de la NASA en formation. Lorsque mes collègues Shenanigans et moi-même sommes venus pour la première fois en cette nuit de septembre il y a trois ans, nous avons été tout de suite introduits à la vie sociale animée centrée autour des cottages américains. Quelques semaines auparavant à Cologne, j’avais parlé de notre arrivée imminente à l’astronaute de la NASA Scott Kelly pendant son dernier entraînement ESA et il avait tout de suite proposé d’organiser un dîner de bienvenue pour nous aux cottages. Ce n’est que le premier de nombreux événements sociaux qui nous ont fait nous sentir instantanément les bienvenus dans la communauté des astronautes internationaux de Star City : que ce soit une soirée barbecue, un petit-déjeuner de pancakes le week-end ou un repas-partage, il y avait toujours une occasion de passer quelques heures joyeuses ensemble et pour nous, les bleus, d’entendre les histoires et les conseils des vétérans de l’espace. Par un coup du sort intéressant, Scott a récemment été sélectionné comme membre d’équipage de la NASA de la première rotation d’un an. Il se joindra à Terry, Anton et moi-même à bord de l’ISS début 2015 pour une rotation de 12 mois complets. Cela pourrait ne pas être aussi savoureux que ce dîner au cottage, mais je prévois pour sûr d’avoir un repas prêt pour lui lorsqu’il se présentera dans la station avec son équipage ! Mais c’est l’avenir. En septembre 2010, Scott se préparait pour son premier vol longue-durée. Quelques semaines plus tard il n’y avait pas de vols de retour pour lui, mais plutôt un avion en direction du Kazakhstan et, sur un pas de tir de Baikonour, une fusée vers l’espace.

A suivre…

 

Cet article a été écrit par Samantha Cristoforetti, l’un des six astronautes recrutés par l’Agence Spatiale Européenne en 2009. Leur groupe a été baptisé les Shenanigans. Vous pourrez lire la version originale de cet article en anglais sur le site de l’ESA ici : Star City Impressions

 

 

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