Une journée dans la peau d’un Cyborg

Article par Samantha Cristoforetti

Le 5 mars j’ai eu mon premier entraînement EVA en combinaison dans le NBL (Neutral Buoyancy Lab) à Houston. Voici quelques impressions de cette journée spéciale.

Des journées comme aujourd’hui n’arrivent pas souvent. Des journées où vous expérimentez quelque chose de radicalement nouveau. Des journées où des contraintes inhabituelles vous forcent à repenser votre interaction avec l’environnement. Quand votre cerveau apprend à donner un nouveau sens à l’information sensorielle, quand vos muscles acquièrent de nouveaux schémas de mouvement pour surmonter des obstacles jusque-là inconnus. Des jours où vous apprenez à être un cyborg

Heureuse d'être là (Credit : NASA)

Heureuse d’être là (Credit : NASA)

Ces jours-là, même vos yeux peuvent vous trahir pendant un instant. Pendant que la grue me descend dans l’eau du NBL de la NASA, cela prend quelques secondes à mes yeux pour ajuster et faire le focus. L’effet de la visière est tel que les objets semblent être plus loin qu’ils ne le sont en réalité. En conséquence, la taille énorme de la piscine géante de 12 mètres de profondeur apparait encore plus grande. Au fond se trouve une créature de métal dormante : une réplique fidèle de la Station Spatiale Internationale, définie dans ses contours extérieurs. Les coquilles des modules pressurises, les segments de la poutrelle, les antennes, les câbles… tout ceci et bien d’autres détails encore sont reproduits dans ce monde sous-marin afin de fournir aux astronautes un environnement réaliste dans lequel ils s’entraînent pour les sorties extravéhiculaires (EVA).

J’ai été largement informée sur tous les aspects du travail d’aujourd’hui et j’ai exploré la station sous l’eau à plusieurs reprises lors de plongées sous-marines. Pourtant cela semble différent, presque surréaliste, de la regarder de l’intérieur de la combinaison.

Dans un cale-pied portable, pour un exercice avec la longe de retenue (Credit : NASA)

Dans un cale-pied portable, pour un exercice avec la longe de retenue (Credit : NASA)

Avant la fin de mon entraînement à l’EVA je deviendrai très familière avec la Station, avec les chemins de déplacement, les lieux de travail, les dangers. Mais les trois heures d’aujourd’hui sont principalement pour m’accoutumer avec l’EMU, la combinaison pressurisée qui permet aux astronautes d’effectuer des sorties dans l’espace. En orbite, la combinaison est un système de support de vie en circuit fermé qui fournit l’oxygène, la ventilation, le refroidissement et l’extraction du CO2. Dans le bassin, le sac à dos de support de vie est inactif et notre survie sous l’eau est garantie par un cordon ombilical qui nous relie à la surface et nous fournit du Nitrox à respirer. Pour éviter la surchauffe, de l’eau circule à travers 80 mètres de tubes tissés dans notre vêtement intégral de refroidissement liquide et de ventilation (LCVG : Liquid Cooling and Ventilation Garment). Lorsque nous parlons sur le circuit vocal, l’ensemble du bâtiment nous entend : les autres astronautes en combinaison dans l’eau, les plongeurs de support, le directeur des essais et bien entendu l’instructeur dans la salle de contrôle. Ce dernier est typiquement celui qui parle avec nous, puisqu’il suit chacun de nos mouvements retransmis par quatre caméras : les deux caméras montées sur notre casque, les deux caméras des plongeurs qui sont assignés à chacun de nous. « Nous », au fait, c’est moi et l’astronaute vétéran Tracy Caldwell, qui est déterminée à faire de ceci à la fois une expérience agréable et une première fois effective pour moi. Je n’aurais pas pu rêver d’un meilleur entraîneur.

Pour les trois prochaines heures, ma tâche principale est d’explorer les limites de la combinaison, d’identifier mon champs de mouvements en elle, de m’habituer à sa taille et au champ de vision limité, de pratiquer le déplacement et la réorientation de mon corps, de repérer des champs d’amélioration possibles pour l’ajustement de la combinaison. Il n’y a pas de rotation des bras à l’extérieur de l’espace limité permis par les articulations des épaules. Il n’y a pas la rotation du cou pour regarder en haut ou sur le coté : l’ensemble du corps doit pivoter. Il n’y a pas de mouvements rapides : changer son orientation demande un effort délibéré et de la patience. « Ne combats pas la combinaison ! » est la devise commune. Si tu le fais, tu  ne feras que t’épuiser.

Les plongeurs travaillant sur ma pesée (Credit : NASA)

Les plongeurs travaillant sur ma pesée (Credit : NASA)

Je me rappelle de cela lorsque les plongeurs de sécurité me libèrent de la station d’enfilage et que nous descendons tous ensemble au fond de la piscine. Comme la pression de l’eau augmente, la combinaison compense pour maintenir une surpression d’environ 4,3 psi. Un dispositif en caoutchouc Valsalva est collé à l’intérieur de mon casque : je peux appuyer mes narines dedans pour équilibrer mon oreille moyenne lorsque la pression augmente. Une fois en bas, les plongeurs commencent à travailler sur la pesée : en répartissant des poids dans différents endroits de la combinaison ils établissent une flottaison neutre et essayent de neutraliser les tendances de la combinaison à faire des rotations. Plus ces effets liés à la flottabilité sont minimisés, plus l’entraînement sera efficace et proche du ressenti en orbite. C’est réellement un art, plus qu’une science, et l’expertise des plongeurs est précieuse.

Puisque c’est ma première pesée, il n’y a pas de bases pour démarrer et le processus prend un peu plus de temps. Cela ne me dérange pas du tout. Pour le moment je suis simplement submergée par le bonheur et je suis reconnaissante d’avoir le temps de me relaxer dans la combinaison et savourer ce moment exaltant !

Certaines tâches simples sont incluses dans la séance d’introduction d’aujourd’hui. Après avoir pratiqué un déplacement le long de la poutre et sur le laboratoire US le long des mains courantes et des « soft gap spanners » (bande de tissus qui couvrent l’écart entre les mains courantes pour faciliter les mouvements lors des EVA), j’ai la chance d’utiliser l’outil « Pistol Grip », un tournevis à moteur, pour dévisser quelques boulons sur les antennes GPS. Ensuite les plongeurs me font nager vers le sas de sortie et je peux essayer la voie de déplacement vers la face avant de la poutre où je fais un échange de longe de sécurité. Je fais également ma première expérience de l’entrée dans le cale-pied amovible -une tâche difficile !- et je m’exerce à récupérer des outils dans la boite à outils externe. Enfin et surtout, je commence à saisir le défi de l’utilisation de la longe de retenue du corps, et cela vaut probablement une histoire à lui tout seul.

Déplacement depuis le lab vers le Node 2 (Credit : NASA)

Déplacement depuis le lab vers le Node 2 (Credit : NASA)

Nous concluons la séance avec une exposition de dix minutes aux effets d’être inversés – ce n’est pas un problème en apesanteur réelle, bien entendu, mais un peu un problème dans la piscine. Enfin, juste sous la surface de l’eau, la surpression dans la combinaison est réduite pour des raisons de sécurité, puis les plongeurs retirent l’un de mes gants afin que je puisse expérimenter une dépressurisation soudaine.

Après trois heures, seulement la moitié des six heures que les apprentis atteignent à la quatrième séance, je suis épuisée. Les tâches les plus triviales dans la combinaison exigent un effort physique ainsi que de la concentration et le champ de vision limité, l’amplitude des mouvements et la perception tactile rendent difficile de maintenir la conscience de soi et de ce qui nous entoure.

Je sais très bien que de grands défis restent à relever. Pourtant il est vraiment exaltant d’avoir franchi la première étape sur cette voie. C’est une journée que j’attendais avec impatience depuis longtemps. C’est mon premier jour en tant que cyborg, et le cyborg peut survivre dans l’espace.

 

 

Cet article a été écrit par Samantha Cristoforetti, l’un des six astronautes recrutés par l’Agence Spatiale Européenne en 2009. Leur groupe a été baptisé les Shenanigans. Vous pourrez lire la version originale de cet article en anglais sur le site de l’ESA ici : A day as a Cyborg

 

 

Un commentaire

  • thomas

    Merci pour cette traduction, on voit bien qu’il doit y avoir plein de contraintes et d’éléments perturbateurs auquel on ne songe pas dans une combinaison. Ca donne envie d’essayer… erf…

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